
L'abolition de la viande est une fausse promesse écologique
Derrière le slogan « supprimer la viande pour sauver la planète » se cache une bataille d'influence pour redessiner nos assiettes. Mais toucher à la viande, c'est aussi rebattre des équilibres agricoles, sociaux et géopolitiques. Entre diabolisation et nécessité, une troisième voie existe, avance l'analyste prospectiviste Sandrine Doppler.

Derrière le slogan « supprimer la viande pour sauver la planète » s'abrite une promesse commode : un geste simple, un monde réconcilié. Mais l'alimentation est un système. Toucher à la viande, c'est rebattre des équilibres agricoles, sociaux, économiques et géopolitiques. Ce n'est pas un choix moral isolé : c'est une reconfiguration de civilisation.
La science, d'abord. Le fameux 18 % d'émissions imputées à l'élevage par la FAO en 2006 reposait sur une comparaison bancale. L'estimation a été corrigée autour de 14,5 %. Le GIEC situe la contribution directe entre 3 et 9 %, selon les systèmes. Une vache au pâturage n'est pas un feedlot (parc d'engraissement industriel de bovins).
Tout dépend aussi de l'usage des terres libérées : reboiser n'a pas le même effet que planter du soja. Quant au fameux rapport publié en 2019 par la revue médicale Lancet et la fondation EAT, préconisant de réduire à 14 grammes par jour de consommation de viande rouge, il élude les carences possibles (B12, fer héminique, zinc), notamment au Sud. La science ne dit pas « stop », elle dit « réduire les excès, améliorer les pratiques, diversifier ».
La nuance disparaît
Qui écrit le récit ? Une coalition efficace : philanthropes et fonds (Bill Gates, Open Philanthropy), fondations (EAT), grandes ONG (Greenpeace, WWF, PETA), start-up et géants (Tyson, Nestlé, Cargill). Résultat : un discours vêtu de moralité et de chiffres, mais qui sert aussi un marché émergent, celui des alternatives protéiques.
La fabrique médiatique suit un script rodé. Un rapport, une punchline (« l'élevage émet plus que les transports »), un emballement. Le lexique se moralise : « viande sale » contre « propre ». Le parallèle avec le tabac s'impose, jusqu'au meat-shaming. En retour, backlash politique : aux Etats-Unis, la « dictature végane » devient épouvantail. La polarisation prospère, la nuance disparaît.
S'ajoute l'angle géopolitique. La consommation annuelle avoisine 100 kg par habitant en Amérique du Nord, 10 kg en Afrique subsaharienne, 85 kg en France (en baisse). Au Sud, la viande reste un marqueur d'ascension. Inde et Chine revendiquent leur trajectoire, le Brésil son levier de puissance. Quand l'Europe sermonne, le Sud réplique : après avoir capitalisé sur l'élevage intensif, l'Occident interdirait aux autres d'y accéder. Fracture majeure des négociations climatiques.
200.000 exploitations en France
En Europe, l'élevage n'est pas qu'une filière : c'est une économie territoriale, des paysages, des savoir-faire. En France, 200.000 exploitations sont concernées. Réduire brutalement, c'est accélérer l'exode rural et fragiliser des régions entières. Substituer des usines de viande cultivée à Singapour ou des steaks texturés importés, c'est déplacer la souveraineté alimentaire hors des territoires.
Viandes végétales souvent ultratransformées, chaînes d'approvisionnement concentrées ; viande cultivée encore expérimentale, captée par quelques brevets américains, israéliens, singapouriens... On troque une dépendance pour une autre
Car la dépendance change seulement de visage. Viandes végétales souvent ultratransformées, chaînes d'approvisionnement concentrées ; viande cultivée encore expérimentale, captée par quelques brevets américains, israéliens, singapouriens ; laits végétaux aux externalités lourdes (amande californienne, avoine en monoculture). On troque une dépendance pour une autre : des éleveurs aux fonds de capital-risque.
« Moins mais mieux »
Il existe pourtant une troisième voie, largement invisibilisée : le « moins mais mieux ». Agroécologie en systèmes mixtes, élevage régénératif (pâturage tournant, sols vivants, carbone stocké), diversification des assiettes (petites portions de qualité, légumineuses locales). Ces modèles fonctionnent déjà, du Danemark à la polyculture-élevage française. Ils manquent moins de preuves que de lobbying.
Reste le risque d'un hygiénisme autoritaire : taxes, interdictions publicitaires, menus imposés. Manger n'est pas fumer ; c'est un acte vital, culturel, social. À force d'injonctions, on fabrique une guerre culturelle entre urbains connectés et ruraux enracinés, entre générations, au pire moment pour nos démocraties.
La vraie transition est lucide, juste, souveraine. Réduire la surconsommation dans les pays riches, transformer l'élevage intensif, soutenir les éleveurs, reconnaître les contextes Nord-Sud, développer des alternatives locales et sobres plutôt que d'aligner des brevets. Refaire de l'alimentation un pacte stratégique entre écologie, économie et culture.
Ce n'est pas en abolissant la viande qu'on sauvera la planète, mais en la produisant mieux, en la consommant moins, et en la réinscrivant dans un système durable et maîtrisé.
Sandrine Doppler est analyste prospectiviste AgriFood.
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