
Burn-out, fatigue, quête de sens... « La nouvelle génération se réfugie dans l'alimentation »
La nouvelle génération, en quête de sens et de réconfort, transforme l'assiette en refuge spirituel, expose Sandrine Doppler, analyste prospectiviste Agri Food. Entre gourous TikTok, naturopathes prophétiques et communautés véganes, à qui appartiendra la foi alimentaire de demain ?

Par Sandrine Doppler (Analyste prospectiviste AgriFood)
Publié le 11 nov. 2025 à 16:30
Ils sont jeunes et fatigués. Fatigués des algorithmes qui parlent trop fort, des villes qui ne dorment plus, d'un monde où l'on mesure l'existence en notifications et en burn-out. Alors ils coupent. Ils cherchent le silence. Mais pas n'importe lequel : celui qui nourrit.
On croyait la religion reléguée au rayon des objets perdus. Elle revient par les marges : dans les cuisines, dans les potagers, dans les mains qui pétrissent le pain. Une génération cabossée par la performance invente une mystique discrète : mains dans la terre, légumes de saison, thé fumant au réveil - la quête de paix passe par la bouche.
Parce qu'il y a un lien très ancien entre l'âme et l'appétit. Dans chaque culture, manger a été un acte rituel, une manière de tenir debout au milieu du chaos. Nous avions oublié. Nous redécouvrons.
L'assiette devient un refuge. Une discipline douce. Une conversation intérieure. Le jeûne change de sens : il ne sculpte plus le corps, il apaise le mental. Le végétal reprend des airs de transcendance. Les ferments deviennent protecteurs du vivant en soi. On ne se contente plus de manger - on cherche à se sentir en relation.
Hartmut Rosa parle de « résonance » : la sensation que le monde répond quand on l'habite autrement. Voilà ce qui se joue dans un repas partagé sans téléphone, dans le bruit d'une cuillère contre un bol de soupe maison : une réconciliation avec l'existence.
Le sacré se glisse dans le bio
Le marché du bien-être a flairé la faille métaphysique. Temple food, cérémonies du cacao, retraites nutritionnelles, chamanisme fermenté, halal wellness, régimes comme drapeaux… Le retour du sacré n'a plus besoin de théologie. Il se glisse dans le bio, le durable, le clean. Il se vend dans des packagings qui promettent la paix du ventre et de l'esprit. On achète une boisson, mais on paie pour la promesse de s'élever.
Le discours change subtilement de registre : on ne parle plus de vitamines ou de fibres - on convoque la « pureté », l' « alignement », la « guérison ». Le vocabulaire du spirituel migre sur les étiquettes. Les nouveautés ne se présentent plus comme des produits alimentaires, mais comme des chemins vers un mieux-être intérieur. La supplémentation devient une liturgie quotidienne. Les réels TikTok ressemblent à des homélies wellness, prêchées en format vertical. La nutrition devient une morale.
Qui écrit les nouveaux commandements ?
Mais derrière les superfoods, une question cruciale : qui écrit les nouveaux commandements ? Qui décide du bien et du mal alimentaires, des aliments « toxiques » ou « illuminants » ? Les gourous charismatiques de TikTok, qui transforment en dogme ce que l'algorithme
récompense ? Les naturopathes prophétiques qui se rêvent en médecins de l'âme ? Les communautés disciplinaires où se rejoue le besoin de frontières - gluten free comme identité, véganisme comme justice, kéfir comme salut ?
Ou alors une autre voie : des chefs qui renouent avec le territoire, des artisans qui redonnent du sacré à la saison, des communautés hospitalières qui ne vendent pas la grâce mais la partagent. La résurgence du sacré dessine une guerre silencieuse entre foi marchande et foi relationnelle. Entre le salut en capsule et le salut en table d'hôte.
La privatisation du rituel
Nous n'assistons pas seulement au retour du spirituel : nous assistons à la privatisation du rituel. Ce n'est plus la religion qui encadre la pratique, c'est la marque. Les observances ne se transmettent plus de génération en génération, mais via des micro-influenceurs qui redéfinissent le dogme selon les tendances. Ce glissement est politique : celui qui nomme le pur et l'impur détient le pouvoir.
Les sociétés fragmentées ont besoin de repères. La table, longtemps cantonnée au registre de la santé, revient au registre du sens. On ne parle plus seulement de calories, mais de vérité. La frugalité devient résistance. Le repas, un manifeste contre la saturation.
La jeunesse veut sortir du régime du contrôle pour entrer dans celui du réconfort.
Dans les Blue Zones, les anciens ne prêchent pas : ils invitent. On s'assoit. On partage. On rit. Et la longévité n'est que la conséquence d'une communion sociale. Là où l'Occident a privatisé l'alimentation, ces îlots nous rappellent que l'on vit plus longtemps quand on mange avec.
La jeunesse réagit. Elle veut sortir du régime du contrôle pour entrer dans celui du réconfort. Elle refuse les injonctions contradictoires, elle cherche des rituels qui l'ancrent. Et dans cette recherche, le sacré devient un service, une nourriture immatérielle. La table se remet à
rassembler. Elle recommence à fortifier les liens. Elle prépare l'avenir en restaurant le présent.
La grande question n'est plus « que mange-t-on demain ? », mais « pour qui - et avec qui - veut- on manger ? »
Le religieux revient dans nos vies - par l'alimentation. Il ne ressuscite pas les dogmes : il redonne du poids à ce qui compte. Il remet du mystère dans les gestes du quotidien. Il redit que la nourriture n'est jamais seulement affaire de nutriments mais de dignité, de paix, de soin du monde.
La question n'est donc pas de savoir si le sacré revient dans nos assiettes. La vraie question est : à qui appartiendra la foi alimentaire de demain ?
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